Les filles

Belle Gosse et Bille de Clown sont sœurs. Elles ont vingt mois d'écart.

Cette nuit leur père a dormi dans le canapé.

Si les disputes continuent, il pourrait bien s'en aller.

A moins de faire quelque chose d'assez grand pour l'en empêcher.

Quelque chose comme attraper la maladie.

C’est la seconde fois que je m’attache à fictionner une histoire vraie.
La première fois, il s’agissait d’un fait divers qui a eu lieu en Allemagne il y a une dizaine d’années.
Ici, j’avais envie de traiter de quelque chose de plus proche de moi, lié à des souvenirs d’enfance, quand on a commencé à parler du SIDA dans les années 90 autour de moi parce que ces deux sœurs en sont mortes l’une après l’autre, à un an et demi d’intervalle. J’avais envie de traiter d’un sujet pour lequel mon travail de recherche consisterait à aller interroger des gens.
Cette histoire, je n’ai pas cherché à la reconstituer en posant des questions, je n’ai pas cherché à savoir ce qui a fait basculer les choses. C’est un ensemble d’éléments qui fait basculer les choses, c’est pour cela que retracer une chronologie ne m’intéressait pas vraiment. Ce qui m’intéresse, c’est de quoi on est fait, de quoi on est issu. C’est pour cela que j’ai plutôt essayé de mieux connaître ces deux sœurs et de creuser la relation entre elles, et leur relation à leurs parents.
Bien sûr, des anecdotes, des faits m’ont été relatés, mais je n’ai pas cherché à en savoir trop, à rentrer dans les détails, d’autant que ma mémoire en avait gardé certains : une mémoire d’enfant, avec l’imagination qui va avec — et j’aime écrire à partir de cette mémoire-là, naïve et erronée.
Je ne sais pas si je les connais mieux aujourd’hui, mais j’ai pu passer du temps avec des personnes qui portent leur histoire. Il est évident qu’il n’y a pas UNE histoire de ces deux sœurs, il y a autant d’histoires que de gens qui les ont connus.
Je crois que l’histoire de ces filles, c’est d’abord l’histoire d’une parentalité chaotique, de ce que cela engage de devenir parents alors que l’on ne sait pas être adultes. Je crois qu’elles ont reçu pour parents deux êtres prisonniers de leur histoire respective, brimés dans leur construction.
C’est la somme de tout ce qu’elles sont que j’essaye de faire parler à travers leur bouche. Je ne veux pas nommer ces choses, j’en serais incapable, simplement je veux essayer que ça s’exprime au travers de ce qu’elles ont à se dire, au travers de leurs jeux et aussi de leur corps qui change.
La maladie est bien plus que la trame de l’histoire. Pour moi, elle a toujours été là en quelque sorte. Le SIDA, aussi énorme qu’il puisse paraître, n’est que le symptôme d’autre chose. Elles n’ont pas attendu de l’attraper pour que leur parcours soit conditionné par des choses irrémédiables.

BELLE GOSSE – T’es restée toute la nuit dans le canapé ?
BILLE DE CLOWN – Et toi enfermée avec maman ?
BELLE GOSSE – Tu n’avais qu’à rester.
BILLE DE CLOWN – Et laisser papa pleurer derrière la porte de leur chambre?
BELLE GOSSE – Il ne pleurait pas vraiment, il faisait semblant.
BILLE DE CLOWN – Derrière la porte tu ne pouvais pas savoir.
BELLE GOSSE – Et après?
BILLE DE CLOWN – Il s’est endormi.
BELLE GOSSE – Et toi, tu as dormi ?
BILLE DE CLOWN – Je l’ai surveillé.
BELLE GOSSE – C’est bien mais la prochaine fois, ce ne sera peut-être pas suffisant.
BILLE DE CLOWN – Tu veux dire qu’il s’en ira ?
BELLE GOSSE – Oui.
BILLE DE CLOWN – Avec le chien ?
BELLE GOSSE – Sûrement.
BILLE DE CLOWN – Je ne le laisserai pas partir.
BELLE GOSSE – Il faudrait quelque chose de bien plus grand que toi pour l’empêcher de passer.
BILLE DE CLOWN – Comme quoi ?

Lecture à l'Avant Scène (Laval) le 17 octobre 2014 à 15h30 et 20h30 par Sandrine Monceau et Bérengère Dussine

Lecture par le collectif "A mots découverts" à la bibliothèque de l'Odéon (Paris) le 14 septembre 2015